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Le
slougui au Maroc, hier et aujourd'hui
Le slougui,
seigneur des chiens et chien des seigneurs. Cet axiome a longtemps été
vrai, vrai jusqu’à devenir un cliché : parmi les animaux domestiques,
notamment par rapport au chien « commun », le slougui occupe une place
privilégiée comme l’attestent de nombreux proverbes et traditions du
monde rural.
Daumas,
citant l’émir Abd el Kader, parle de chiots slouguis allaités par des
femmes. Il faut connaître la force symbolique de le « fraternité de lait »
dans la société maghrébine pour mesurer la portée d’un tel geste. Ainsi,
un garçon et une fille allaités par la même nourrice deviennent frère et
sœur et ne peuvent se marier sous peine d’inceste. Autrefois , pour
sceller un traité de paix , jumelage de deux tribus ou villages , un
plat de céréales à base de lait était préparé , auquel on ajoutait une
petite quantité de lait de femme afin que les convives deviennent frères
de lait , excluant en principe toute violence ultérieure . Cette « maternité
de lait » accorde un statut de «presque humain » au slougui.
Plus
récemment, on pouvait voir lors des battues les chasseurs à l’affût
retenant leur slougui à l’aide d’une laisse improvisée : leur turban.
J’ai assisté à de telles scènes durant les années 70.80. Là encore la
portée du geste est immense : le turban est le couvre chef, la pièce la
plus noble du costume et la plus typiquement « masculine ».
Autre
partage de l’homme et du slougui d’ordre quasi religieux : le slougui
est souvent teint au henné , soit à titre décoratif , soit pour le
protéger du mauvais œil par l’empreinte d’une main ou encore pour
cicatriser la plante des pieds après une chasse . En dehors du slougui,
seul le cheval peut être ainsi décoré , de même que le bélier pour un
sacrifice festif on religieux .
La
différence entre slougui et chien se retrouve dans le langage quotidien :
on ne fait pas suivre le mot « slougui » par « hachek » qui équivaut à
« sauf votre respect ».
Par contre
on dira : « Un âne, un chien, sauf votre respect... » ou: « le bétail ,
sauf votre respect … » mais jamais pour le slougui ou le cheval.
On s’adresse
différemment au slougui et au chien : pour éloigner ce dernier on dit :
« Khâss », pour éloigner un slougui ce sera : « Sleg » qui est construit
sur la même racine ternaire s-l-g.
De même pour
faire avancer un âne on prononcera un « Rrrâ » sonore tandis que le
cheval aura droit à un « Riii », moins guttural, plus respectueux. On
pourrait d’ailleurs dire qu’au Maroc le slougui est au chien ce que le
cheval est à l’âne.
La
supériorité du slougui sur le chien est également attestée par ce dicton
attribué au chacal : « Plutôt sept bâtards qu’un seul jarret-noir »
jarret-noir étant le surnom du slougui, redouté du chacal.
Cependant la
société évolue, remettant en question presque toutes ses valeurs.
Le Maroc
s’est urbanisé et l’imaginaire urbain ne réserve pas au slougui la place
de choix qui était la sienne à la campagne. Comme tout aristocrate déchu,
il prête à rire, sa silhouette épurée est si facile à tourner en
ridicule… sa nonchalance qui passe pour de la paresse, sa maigreur, et
surtout son long museau sont matière à proverbes et comparaisons, mais
des proverbes moqueurs ou des comparaisons péjoratives (« osseux comme
un slougui » « flemmard comme un slougui » « museau de slougui »)
destinées à ridiculiser un adversaire lors d’une joute orale ou d’une
prise de bec.
Plusieurs
faits peuvent contribuer à expliquer cette évolution. Premièrement, les
citadins ne chassent plus, en tout cas pas avec des slouguis. Ils
ignorent tout du slougui en action, du slougui dans son milieu naturel.
Son esthétique extrême ne peut plus être reliée à ses capacités. Il est
donc un objet de moquerie comme tout ce qui a trait au passé campagnard,
si proche, si refoulé par ces tout nouveaux citadins.
Deuxièmement
l’introduction de races européennes telles que berger allemand,
rottweiler, pit-bull, cane corso a bouleversé la hiérarchie canine et
les valeurs qui l’établissaient. Le slougui se voit relégué au rang de
chien « beldi » c’est à dire « local » au coté des bâtards et des
bergers de l’Atlas. Sur son propre terrain, le slougui est peu à peu
refoulé, absorbé par le galgo, plus impressionnant, plus sprinter et
bénéficiant de l’aura de chien exotique ou « roumi » car importé
d’Europe.
Enfin et
surtout, la loi française de 1844 inter disant la chasse au lévrier, en
vigueur au Maroc sous le protectorat, n’a pas été abolie après
l’indépendance. Tout slougui est donc une source potentielle d’amende de
la part des gardes forestiers. Ce chien qui apportait au berger le plus
déguenillé une parcelle d’aristocratie peut aujourd’hui le jeter dans le
cauchemar des tracasseries administratives, le mettre à la merci (sur
son propre terroir tribal) d’une législation qu’il ne comprend pas et
d’un fonctionnaire tout puissant. Cela a conduit à une relative
désaffection jusque dans les campagnes et les berceaux de race.
Curieusement, beaucoup de citadins de tous ages et tous milieux,
reconnaissent encore le slougui au premier coup d’œil. Mais nombreux
aussi (et même à la campagne), ceux qui vous invitent à venir voir leur
slougui, et vous conduisent fièrement à travers cours et ruelles jusqu’à
… un braque ou un pointer frétillant.
Aujourd’hui,
le slougui effectue dans son berceau un retour en dents de scie via les
expositions canines et les associations. Il réinvestit peu à peu sa
fonction symbolique, identitaire, au niveau collectif. Cependant en
ville il est loin d’avoir détrôné les labradors, westies et bergers
allemands dans les beaux quartiers. A la campagne, sa place reste
menacée, sa fonction interdite par la loi de 1844.
Ce seigneur
des chiens qui faisait de tout homme un seigneur demeure dans une semi
déchéance clandestine et l’image du berger dans sa grande cape de laine,
entouré de quelques slouguis sur le qui-vive ou en plein farniente n’est
plus qu’un cliché à jamais disparu avec le siècle dernier.
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