Avril 1977

 

 QUATRE STANDARDS POUR LE SLOUGHI

Le sloughi a mis bien longtemps avant d'être effectivement bien caractérisé. Dès la conquête de l'Algérie et du Maghreb, les observateurs n'ont plus forcément sous les yeux de parfaits représentants de la race, ce qui va aller en s'accentuant par des croisements malheureux avec des lévriers européens (1).

La première description du sloughi a été faite par 1e Général Daumas (en 1851, dans plusieurs ouvrages sur le Sahara) (2). Il parle essentiellement des rapports de l'Arabe et du sloughi, de ses méthodes de sélection, tout en brossant un rapide portrait de l'aspect du chien.

Puis plusieurs études, ou observations, aux alentours de ce siècle : celle de Charles Cornevin (3) qui donne une description biométrique. Malheureusement, le dessin qui l'illustre nous fait douter de la valeur de son travail, son sloughi n'étant qu'un greyhound.

Charles Mégnin (4), lui, met le sloughi en bonne place dans son ouvrage et en fait une étude assez complète. Il distingue notamment deux types, l'un de « montagne », l'autre « des sables », différents par la taille, l'ossature et l'utilisation : celui des sables, plus petit et léger étant particulièrement destiné à chasser la gazelle, l'autre de taille imposante correspondant aux sloughis des études de Daumas et Cornevin.

Enfin de Schaëk, passant en revue les chiens d'Afrique, se réfère aux travaux de Mégnin pour réfuter les observations de Koblet (et d'une revue scientifique allemande de l'époque), qui sont pourtant intéressantes, car elles nous donnent une autre image du sloughi. Voici un extrait de Kobelt : « Vers Ben Noura, la station avant Kroub je vis [...] un véritable sloughi des Déserts, de belle race, qui ressemble à notre grand lévrier ; cependant il était plus vigoureux et portait ses oreilles pendantes, très gracieux dans ses allures ; mais quand on l'excitait il devenait sauvage et sanguinaire. Les chiens de cette région sont généralement d'un jaune roux uniforme mais l'on en voit aussi au pelage rayé et à Tunis, j'en remarquai un d'un noir brillant. Ils vivent toujours séparés des chiens ordinaires des villages, leurs allures sont très rapides. Les meilleurs qui appartiennent aux chefs, capturent la gazelle. On chasse ordinairement l'Alcephalus bubales ». Et de Schaeëk d'ajouter : « Kobelt commet une erreur en donnant aux vrais sloughis les oreilles pendantes. Les plus purs sloughis ont les oreilles des lévriers [...] elles sont légèrement plus grandes que le greyhound » (5)

Nous voyons donc bien les divergences quant à la morphologie exacte du sloughi dès le début du siècle, à propos notamment du port d'oreilles, de la taille, dans une certaine mesure aussi de la couleur du pelage. Plus grave, les caractères essentiels sont plus ou moins bien décrits et n'apparaissent pas avec netteté. Les observateurs paraissent subjugués par les soins dont on entoure le sloughi, sans essayer de distinguer ce qui, par exemple, le différencie du greyhound (cf. croquis n° 1).

Le premier standard, qui parait dans l'ouvrage du Comte de Bylandt (6) reste dans la même ligne : l'oreille est décrite comme étant un peu plus longue que celle du greyhound mais pliée en arrière. Il indique une taille au garrot de 60 à 70 cm, c'est-à-dire un chien de taille moyenne. La couleur est sable avec le masque et la bordure de l'œil noir, c'est d'ailleurs la seule teinte désirée.

Mais l'ouvrage est également intéressant par l'iconographie abondante, et par les études d'un des premiers éleveurs en Europe, le Néerlandais Auguste Le Gras, ses croquis notamment : on y voit notamment qu'il a « compris » la tête et la morphologie du sloughi. Son sloughi idéal a l'ossature saillante, est plutôt maigre ; le dessin du port d'oreille varie curieusement : sur deux croquis elle est pliée toutefois être rejetée ; sur un autre, « en conque » comme celle du greyhound ; sur un troisième enfin elle paraît plate mais rejetée sur le cou. Les photographies sont aussi très intéressantes. surtout celles qui représentent les sujets de ce M. Le Gras. Plusieurs ont l'oreille parfaitement plate, ils sont d'ossature légère, mais apparente, de taille assez modeste. Dans l'ensemble, ils ont plus un « aspect de race » que l'image donnée par le standard.

La seconde rédaction de ce standard date des environs de 1925, sous l'impulsion d'un « Club Français du Sloughi », première association officielle s'occupant de la race. Assez proche du premier qu'il reprend, il témoigne cependant d'une meilleure connaissance de la race : si l'oreille désirable est toujours proche de celle du greyhound, on note qu'il existe des sloughis la portant « dirigée en avant », entendons par là une oreille plate (7). On constate également que d'autres robes que sable sont « également appréciées ».

Cependant, certaines régions (cou, épaules, reins, croupes, pattes) sont qualifiées de très (ou bien) musclées. Le standard de 1938, le troisième donc supprimera toutes ces expressions.

« Muscle sec et ossature saillante ».

Il les remplacera par les notions de sécheresse musculaire, de muscles longs et plats, de l'ossature saillante très apparente, qui n'étaient pas clairement perçues jusqu'alors. Il semble qu'on prenne enfin conscience dans ce standard des différences raciales les plus importantes : car on ne notait en fin de compte dans les premiers standards un crâne plus bombé et arrondi que celui du lévrier anglais, un cou plus court... On prend également conscience de la parenté des sloughis d'Afrique du Nord avec les lévriers d'Orient, en privilégiant l'oreille plate, « morte », qui est leur apanage. L'erreur des premiers standards était de vouloir faire entrer le sloughi dans l'ethnie, totalement distincte, des lévriers européens. Enfin, on se rappelle les observations de Mégnin, en distinguant deux types par le format et l'ossature, ce qui se voit dans la latitude laissée quant à la taille (de 55cm à 75cm).

C'est ce document qui teste la base des études actuelles sur le sloughi. Il laisse voir tout le travail accompli par ces éminents cynologues : Mlle Turcat (aujourd'hui Mme Davin), MM. Durel et Sénac-Lagrange. Le Maroc, dépositaire aujourd'hui du standard de la race, en a bien modifié quelques détails : on a supprimé l'introduction où était faite la distinction des types « montagne » et « sables », conséquemment on a comprimé l'échelle des tailles. Mais d'une manière fâcheuse : la taille idéale devant se situer pour ce standard marocain entre 60 et 70 cm, on aboutit à la situation assez illogique de voir une grande partie des mâles sloughis avec une taille « hors-standard ». Sa transformation majeure concerne la pigmentation : on semble devenir plus sévère en voulant éliminer toute trace de panachure (le sloughi étant bien sûr unicolore) mais en l'étant moins par ailleurs pour la pigmentation des yeux ou de la peau (par exemple : on tolère des lèvres brunes). Il est à remarquer sur ce point que le standard de 1938 paraissait déjà moins sévère pour la pigmentation que les deux premiers qui faisaient remarquer des ongles, des soles, des lèvres bien noirs. Sans compter le Général Daumas parlant du « palais noir du sloughi »...

L'oreille « morte » du sloughi. (das tote hache ohr des slughi).

A l'examen de quelques documents et des standards décrivant le sloughi, nous avons constaté l'imprécision de la description du port d'oreille et l'existence en fait de plusieurs ports d'oreilles. Ces vicissitudes se retrouvent dans les ports d'oreilles des sloughis actuels (voir croquis n° 2). Voici quelques observations, base pour une étude statistique qui va bientôt commencer. Et qui aura pour but de connaître la transmission, du point de vue génétique, des différents port, d'oreilles du sloughi. Cette étude permettra de trancher entre deux opinions, l'une qui dit que l'aspect sloughi prime avant toute considération morphologique particulière, l'autre qui voudrait commencer l'homogénéisation de la population sloughi par le port d'oreille (celui-ci étant un caractère distinctif frappant avec le greyhound, à qui le profane assimile souvent le sloughi).

Première remarque : le port d'oreille du greyhound, à proprement parler, n'existe pratiquement pas chez le sloughi et doit indiquer à coup sûr un croisement, comme l'indiquait d'ailleurs il y a longtemps Mme Davin. Certains sloughis peuvent momentanément porter l'oreille à la façon du lévrier anglais, mais en aucun cas collée constamment à la nuque comme ce dernier.

La seconde remarque concerne un port typiquement sloughi, tout au moins propre à beaucoup de sloughis provenant d'Afrique du Nord : l'oreille est pliée comme celle du lévrier anglais, mais sans laisser du tout apparaître l'intérieur. Ce pli provoque d'autre part l'écartement des oreilles par rapport au crâne ; pour se plaquer elles doivent s'incliner vers le cou. L'oreille est également dans ce cas très mobile, parfois plate, parfois portée « en feuilles de rose », plus ou moins écartée du crâne, plus ou moins rejetée en arrière. D'aucuns pensent que c'est là le port typique du sloughi d'Afrique du Nord, comme Mme Siméon -Lavallart. En tout état de cause, il se rapproche certainement plus du port greyhound que de celui des lévriers orientaux, et c'est pourquoi le standard de 1938 le juge peu désirable (8).

Il faut remarquer que ce port caractéristique n'était pourtant pas distingué du port greyhound dans les documents anciens (sauf les dessins de l'éleveur hollandais du début du siècle, Auguste Le Gras). On peut expliquer cette anomalie dans le désir qu'on avait alors de voir le sloughi posséder le port d'oreilles « du lévrier », c'est-à-dire des lévriers européens.

Enfin la longueur, la texture paraissent assez variables et semblent influer sur le port d'oreille et sa transmission héréditaire. L'influence de ces détails sur le port lui-même se voit surtout pour le port : « oreille plate », c'est-à-dire l'oreille portée correctement.

Il faut en effet distinguer de l'oreille plate l'oreille « morte », plaquée à la tête, qui reste l'idéal.

Il nous a semblé que ce port d'oreille parfait s'accompagnait d'une plus grande longueur, minime bien sûr, peut-être même d'une moins grande finesse de tissus. Ce qui concorde avec une autre observation : le standard de 1938, qui prône l'oreille plaquée à la tête, a supprimé les notions de finesse et de longueur de l'oreille que donnait le standard de 1925, qui désirait l'oreille rejetée.

D'autre part, il semble que cette finesse et cette petitesse de l'oreille concouraient à transmettre une oreille ayant tendance à se plier. C'est-à-dire qu'un chien qui porterait l'oreille plate mais plutôt petite et aux tissus très fins, aurait peu de chance d'avoir une descendance aux oreilles correctes. Par contre, chez le sujet porteur d'une oreille pliée, la longueur de celle-ci et une moins grande finesse permettraient, en peu de générations et avec les croisements appropriés, d'améliorer nettement le port d'oreille.

En conclusion, il apparaît très important de savoir si la longueur et la texture ont un rôle primordial ou non pour obtenir des ports d'oreilles corrects. Une étude sérieuse permettrait de donner à ce détail de morphologie son importance réelle.

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(1) Nous parlons ici, bien sûr, essentiellement des sources d'information françaises, les seules connues de nous, et en conséquence des sloughis d'Afrique du Nord.

(2) Par exemple : Les chevaux du Sahara. Chamerot éditeur (1851).

(3) Charles Cornevin : Traité de zootechnie spéciale. J.-P. Baillière et Fils éditeurs (1897).

(4) Charles Mégnin : Les races de chiens (2 vol.), 1897-1900.

(5) Pour ajouter à la confusion, de Schaek dit à propos des lévriers d'Afrique du Nord : « ... (elle) possède 4 ou 5 espèces de lévriers, dont deux véritables sloughis, un lévrier à poil ras et à oreilles pendantes, un lévrier de chasse, enfin un lévrier à poil long dont les oreilles retombent. »

(6) Comte de Bylandt : Les races de chiens. R. B. J. Postema et J. Van Raalte éditeurs, Laeken, 1904.

(7) La partie externe de l'oreille, couverte de poil, cache alors l'intérieur et se trouve, de ce fait portée « en avant ».

(8) Extrait du standard.

 

QUELQUES REPRESENTATIONS DU SLOUGHI AU DEBUT DU SIECLE

(Croquis extrait de l'ouvrage de CORNEVIN « Traité de Zootechnie Spéciale » 1897)

Le sloughi ci-dessus n'est en fait qu'un lévrier anglais. Notez le jarret très court mais aussi la queue, tout à fait ridicule.

(Croquis extrait du livre de P. MEGNIN « Le chien et ses races » 1897-1900)

Nous sommes encore loin d'une représentation objective du sloughi. Ces lignes lourdes, cette croupe arrondie sont dues au crayon de Pierre Mégnin qui représente ainsi tous ses lévriers.

(Croquis extrait de l'ouvrage du Comte de BYLANDT, par LE GRAS, 1900)

Le Gras, éleveur hollandais, est le premier à avoir donné une représentation correcte du sloughi : oeil sombre, masque, proportions de la tête, dos droit, croupe sèche, extrémité du fouet enroulée.

(Il est curieux de voir l'évolution du port d'oreilles dans ces trois reproductions)

Croquis de G. SASIAS

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